Grève illimitée aux urgences: Comment améliorer la sécurité des soignants?

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La colère gronde depuis des mois, mais cette fois, ils espèrent se faire entendre. Depuis dimanche minuit, une partie des professionnels paramédicaux de six services d’urgences de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) se sont lancés dans une grève illimitée. Pas de panique, l’accueil et la prise de charge resteront assurés. Mais cette mobilisation pourrait faire boule de neige.

Une mobilisation grandissante

Un mouvement de grève des personnels paramédicaux aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine entamé mi-mars après une série d’agressions, a fait tache d’huile. Désormais, cinq autres services d’urgences sont touchés : Lariboisière, la Pitié-Salpêtrière, Saint-Louis, Tenon et Cochin, selon nos informations. Solidaire, Patrick Pelloux, urgentiste et président de l’ Association des médecins urgentistes de France (Amuf) nous assure que les médecins de leur côté vont « réfléchir cette semaine à rejoindre le mouvement lors d’une assemblée générale ».

Et l’extension pourrait aussi être géographique. « La crise concerne tous les services d’urgence, nous souhaitons que la mobilisation devienne nationale », témoigne Nicolas, aide-soignant à Tenon et membre du syndicat Sud-Santé. Et déjà, d’autres services que les urgences pourraient venir grossir les rangs des mécontents. Chose rare, huit syndicats de l’AP-HP ont déposé un préavis de grève de jeudi 18 avril 21h à samedi 7h, critiquant le plan d’économies et appelant à « de véritables négociations » sur l’emploi, les salaires et les restructurations en cours.

« Il y a de grandes chances pour que ce mouvement prenne des proportions importantes », assure Christophe Prudhomme, médecin urgentiste en Seine-Saint-Denis et membre de la CGT. Si ces infirmiers, aides-soignants, brancardiers ont décidé de débrayer, c’est en grande partie pour dénoncer les problèmes de sécurité.

L’agressivité banalisée

Une insécurité quotidienne et insupportable pour ces soignants. « L’agressivité, c’est tellement banal, qu’on ne fait plus de signalement, sinon on y passerait nos journées, se désole Nicolas, aide-soignant à Tenon (AP-HP). Une fois, je me suis caché en radiologie parce qu’un patient voulait savoir à quelle heure je terminais pour me découper en petits morceaux. » Une violence amplifiée par des délais d’attente à rallonge, parfois la douleur et l’angoisse, mais aussi le profil de certains patients, les alcoolisations massives et certains qui souffrent de troubles psychiatriques. « Les urgences psychiatriques ne suffisent plus, donc les patients sont dirigés vers les urgences générales », ajoute Olivier Youinou, co-secrétaire de Sud-Santé. Il suffit de passer une tête aux urgences pour voir que c’est la cour des miracles. »

« C’est une sorte de miroir grossissant de la société, résume Nicolas. Et il faut parfois contentionner, sédater des patients psychotiques, sachant que notre profession est essentiellement féminine et que les agents de sécurité ne sont pas là 24h sur 24 et n’ont pas le droit de toucher les patients, on est un peu livrés à nous-mêmes… »

Des délais qui s’allongent par manque de personnel

De l’avis de nombreux grévistes, la violence est allée en s’amplifiant à mesure que les délais d’attente ont explosé, liés au manque de personnels. Voilà pourquoi ils revendiquent des ouvertures de postes pour faire face à l’afflux exponentiel de patients. « Il faut définir un référentiel commun pour savoir que pour tant de patients égale tant d’infirmières, applicable partout et opposable, explique Olivier Youinou. L’Association Samu urgences de France a défini des recommandations, on est très en dessous. Sur Saint-Antoine par exemple, on préconise 78 infirmiers alors qu’ils sont 64 et 69 aides-soignants alors qu’ils sont 48. »

Martin Hirsch, à la tête de l’AP-HP, a déjà annoncé dans un courrier du 9 avril qu’il prévoyait de créer 45 postes supplémentaires. « C’est insuffisant, critique le délégué syndical. Il a constaté qu’il y avait une augmentation de l’activité sur les trois premiers mois de 2019 par rapport à 2018, sauf que cela fait des années que les effectifs sont bloqués alors que le nombre de passages augmente ! » Et Olivier Youinou d’espérer que lors de la réunion qui doit se tenir ce lundi à 9h30, la direction proposera une « copie corrigée ».

Etant donné les conditions de travail dégradées, ces paramédicaux mécontents demandent aussi une indemnité forfaitaire de risque de 300 euros par mois. Une exigence que la direction ne semble pas prête à accepter. « Une chose est de recruter, une autre est de garder ces professionnels de santé : il y a 30 % en moyenne de turn-over », résume Olivier Youinou.

Modifier l’architecture

Au-delà du manque de moyens humains, plusieurs pistes sont avancées par les syndicalistes, mais aussi par l’AP-HP qui assure avoir amélioré, lors de travaux, les mesures de sécurité, par exemple avec plus de caméras et de contrôles aux entrées. Mais installer des policiers ou des portails de sécurité à chaque porte ne convainc pas. « On est là pour soigner tout le monde », rappelle Nicolas, aide-soignant. Pour éviter de décourager les drogués, SDF ou sans-papiers de venir se faire soigner, certains misent plutôt sur la présence de médiateurs sociaux.

« Renvoyer un SDF dans la rue sans se préoccuper de savoir s’il va manger ou prendre son traitement, ce n’est pas possible, tance Christophe Prudhomme. Mais ce qu’il faudrait surtout, c’est des locaux adaptés, donc assez grands, avec des zones sécurisées pour les patients potentiellement dangereux, des agents de sécurité qui appartiennent au personnel hospitalier, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, ils ne sont donc pas formés de façon adéquate. Et surtout il faut arrêter de fermer des lits car nous passons trop de temps à chercher où hospitaliser certains patients. »

Soutien et accompagnement psy

Et si malgré tout, un patient devient violent ? « L’infirmière agressée à Saint Antoine, c’était une fois dans le box, elle a appuyé sur le bouton pour alerter tout le monde, mais on ne savait pas où, témoigne le co-secrétaire de Sud-Santé. Il faut qu’on arrive à un système qui puisse géolocaliser les personnes en difficulté. » Pour certains soignants, il faut aussi passer au zéro tolérance face à des patients impatients et virulents. Et donc encourager les soignants insultés et agressés à parler et porter plainte. « La violence, l’impunité, ça suffit ! », tonne Patrick Pelloux. Problème : ces agents ne se sentent pas forcément soutenus par leur hiérarchie. « Cette infirmière s’est retrouvée seule à porter plainte parce qu’il n’y avait pas eu de dégradations matérielles, déplore Olivier Youinou. L’administration doit davantage accompagner les agents dans leurs démarches administratives et judiciaires. Et proposer une prise en charge psychologique en post-crise. »

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